La cité paysanne

Quasi entièrement détruite en juin 1940, Marckolsheim aurait pu devenir une Mustergemeinde, ville modèle nazie. Le projet urbanistique, entamé mais non terminé, a laissé des témoins sous la forme de fermes et de maisons d’ouvriers. Ces fermes-modèles de la reconstruction allemande de 1940 à 1944 constituent aujourd’hui un ensemble inscrit monument historique.

Marckolsheim et les communes dites de « l’Ordre Nouveau »

Les projets de réaménagement prévus suite aux dommages causés par la guerre prévoient d’établir en Alsace 36 « communes de l’Ordre Nouveau », Neuordnungsgemeinde, comprenant des restructurations architecturales et sociales. Ainsi, alors qu’on voit apparaître un nouveau type de quartier aéré, modernisé, et organisant la vie autour d’espaces publics, on attribue de nouveaux statuts aux habitants. L’administration allemande procède à un vaste plan de remembrement. Elle applique en Alsace le statut créé en 1933 de l’Erbhof, qui se traduit par la transmission de l’exploitation à un héritier unique. Il est le seul propriétaire à porter le titre de Bauer, fermier, en opposition au Landwirt, exploitant agricole. Cet « Ordre Nouveau » devait alors être le moteur du développement dans le domaine de l’agriculture, et permettre la colonisation à l’est de l’Europe par une main d’œuvre qualifiée ainsi libérée.

Plan urbanistique des Nazis pour la reconstruction du centre-ville

Plan urbanistique des Nazis pour la reconstruction de la ville de “Markolsheim”.

Les cérémonies de la Cité paysanne 

La reconstruction est l’occasion de mettre en œuvre une vaste propagande et donne lieu à diverses cérémonies, comme le montre cet extrait des Strassburger Neueste Nachrichten (SNN) : « Samedi soir dernier a commencé dans la salle des fêtes de la Siedlung l’accueil festif d’une partie des membres de la jeunesse hitlérienne. » (SNN 27-06-1941). Le 29 juin 1940, le Gauleiter Robert Wagner, chef de la région, Gau, Alsace-Bade se déplace à Marckolsheim pour procéder à l’inauguration : « Pose de la première pierre à Marckolsheim. Le Gauleiter dirige la reconstruction de la commune sinistrée. Une commune modèle est en train de naître. » (SNN 30-06-1941). La stèle, posée par le Gauleiter, se trouve sur la ferme ML6. Elle contenait un parchemin scellé, marquant la mise en place de « l’Ordre Nouveau ». Cet acte place Marckolsheim comme modèle de la reconstruction effectuée par les allemands. 

Extrait des SNN du 1er juillet 1941

«  Le village détruit sera reconstruit. Et pas seulement ! Il doit être plus beau et plus moderne. Les connaissances nouvelles doivent trouver application dans la reconstruction ; les idées nationales-socialistes de l’organisation d’une communauté de village durable sont fondées sur le plan de la reconstruction. Bref : à la place de l’ancien sera construit un plus beau Marckolsheim. »

Histoires de vies

« En 1940, tout sur cet emplacement a été détruit. A partir de 1942, les Allemands ont commencé à construire. Les plans étaient déjà faits. Avant, à cet emplacement, il s’agissait d’une grande propriété, du relais de poste au début du siècle ; c’était des gens biens là-bas, dans le temps. Les Allemands ont commencé à déblayer tous les gravats. Les plans étaient déjà faits sur ce qu’ils voulaient entreprendre. Les planches de bois, livrées pour la construction, étaient estampillées Firma Rempel. Ils ont commencé à construire. Nous n’avions rien à dire, absolument rien. »

« C’est une firme allemande, la firme Hans Rempel de Freiburg, qui a construit les maisons. Il n’y avait pas beaucoup de soldats sur place. Les travailleurs étaient encadrés par les architectes de la firme. Comme les prisonniers polonais qui venaient de Sélestat. »

« Les Allemands nous laissaient libres de nos cultures. Par contre, il fallait leur livrer une partie des récoltes et du lait des vaches, qu’ils payaient tout de même. »

Des habitants de la Cité paysanne.

Reconstruction 1943-1944

 La reconstruction de Marckolsheim entre 1943 et 1944.

La réappropriation du territoire 

L'implantation de la Cité paysanne 

Le regroupement d’un ensemble d’exploitations agricoles s’inscrit dans une réorganisation du bâti visant à améliorer le rendement des exploitations et donc l’économie agricole. Le quartier s’organise de part et d’autre du Stadtgraben, ancien fossé des remparts médiévaux. Le positionnement de l’ensemble des parcelles, organisées à l’opposé du dessin historique, devait permettre un accès plus rapide aux terres cultivables. 

Avant la guerre, il y avait sur ce terrain le domaine des héritiers de la famille de Müller. Pendant l’occupation, sur cette partie de la ville qui n’avait encore jamais été bâtie, un nouveau quartier apparaît. Certaines rues sont renommées, comme la rue Clémenceau qui devient la rue Adolf Hitler.

Les Erbhöfe (EB)

Les Erbhöfe sont des fermes héréditaires présentant un plan semi-ouvert en L, composées d’un logis, d’une porcherie et d’une grange. Elles se distinguent par l’entrée du logis situé sur la rue, ce qui montre le statut important du paysan, le Bauer. Les terres agricoles sont tenues en propre par ce dernier. Le volume des bâtiments permet de stocker la production de 18 ha et de loger une quinzaine de têtes de gros bétail. Ces exploitations, indivisibles et inaliénables, doivent permettre d’assurer au minimum l’autosuffisance alimentaire de la famille, entre 4 et 10 personnes. 

Les “Mittlere Landwirt” (ML)

Les ML, dites aussi Mittlere Betriebe, sont des exploitations moyennes par le surface des terres cultivées (environ 10 ha) souvent en location. Elles sont organisées en plan en L autour d’une cour semi-ouverte. Le bâti est quasi identique à celui des fermes dites Erbhöfe, mais contrairement à celles-ci, l’entrée se fait par la cour. L’objectif est de montrer une différence de statut. Les Landwirt sont, contrairement aux Bauer, considérés simplement comme des exploitants. 

Les Arbeiter Wohnhäuser (AOLZ)

Probablement prévues initialement pour des ouvriers agricoles (Arbeiter Landwirt), ces habitations sont réellement occupées par des ouvriers et artisans du village. Ce sont des maisons blocs comprenant sous le même toit l’habitation et la dépendance agricole. Contrairement aux EB et ML, la vocation de cette dépendance n’est pas l’exploitation des terres agricoles (moins de 5 ha). Elles permettent cependant un apport alimentaire en complément de leur activité première. 

Sources : 

  • Commune de Marckolsheim (2006). Marckolsheim, un siècle d’histoire. Collection Mémoire de vies.

  • Knittel Michel (1994). Marckolsheim fragments d’histoire. Société d’histoire de la Hardt et du Ried.

  • Document de la CRMH. La Cité paysanne de Marckolsheim. Contenu scientifique : Laurine Sandoval, Séverine Wodli, Grégory Zeigin.