Evacuation au Bugue
Le 1er septembre 1939, vers 5 heures du matin, les forces armées allemandes envahissent la Pologne. L’après-midi même, les Alsaciens domiciliés le long de la Ligne Maginot sont informés par les appariteurs parcourant le Ried qu’ils doivent quitter « immédiatement sans délai » leurs habitations et leurs biens.
Le départ pour la Dordogne
Partant à pied, en voiture, à cheval ou à bicyclette, les habitants laissent derrière eux les bêtes à l’abandon. Les Marckolsheimois doivent d’abord gagner Guémar, avec pour tout bagage 30 kg d’effets personnels, des vivres pour 4 jours, leurs papiers personnels et une couverture.
Ceux des Marckolsheimois qui ont des parents dans les vallées vosgiennes y restent, les autres prennent la route pour la Dordogne. Dans la ville de Marckolsheim elle-même, reste un comité de sauvegarde chargé de surveiller les biens privés et publics. Ce comité quitte la ville quelques jours avant l’attaque allemande du 15 juin 1940.
Les propriétaires d’automobile et leur famille partent en convoi. Les autres laissent leurs charrettes et les chevaux sont réquisitionnés par l’armée. Après 3 nuits, ils partent en train… uniquement constitué de wagons à bestiaux. Le voyage, sans confort et sans hygiène, est interminable.
Après 4 jours de voyage, ils arrivent en gare de Périgueux, en Dordogne. On leur donne une boisson chaude, un casse-croûte ou une soupe. Ils passent une nuit à la belle étoile puis sont dirigés vers d’autres communes.

Evacuation La carrière de Kaolin de la Vergnolle (Dordogne)
Les Marckolsheimois au Bugue
Les habitants de Marckolsheim sont alors accueillis dans la ville du Bugue et ses communes environnantes : Saint-Chamassy, Journiac, Limeuil, Mauzens et Miremont, Manaurie, Audrix, et des hameaux proches. Ils vivent, pour la plupart, une année durant aux côtés des familles périgourdines, dans des fermes, des propriétés abandonnées et quelques rares fois dans des châteaux ou des manoirs. Pour vivre, ils sont employés aux travaux des fermes, dans les mines de kaolin ou dans des commerces. Au départ, la cohabitation n’est toutefois pas franchement amicale entre les Alsaciens qui parlent leur dialecte et les habitants de la région qui parlent l’occitan. Mais peu à peu, ils sympathisent et apprennent à se connaître et à communiquer. On ne peut que souligner les intenses efforts de solidarité et d’organisation dont ont fait preuve les deux communautés.
L’armistice signé en juin 1940 met fin à cet exil qui se termine effectivement le 11 octobre 1940.
Le jumelage
De cette cohabitation sont nés des liens forts et des amitiés. Marcel Meyer, habitant de Marckolsheim et le Dr Bretonnière, habitant du Bugue, furent à l’origine d’un rapprochement souhaité et soutenu par Léon Siegel et Gérard Fayolle, maires de ces 2 communes. Le 3 mai 1986 fut signé au Bugue le 1er acte de jumelage, confirmé à Marckolsheim en 1988.
Depuis, de nombreux échanges ont lieu entre scolaires, habitants et commerçants pour diverses occasions. Les rencontres conviviales des habitants et des municipalités ont lieu tous les 3 ans et des rencontres individuelles se font également en parallèle.

blason du BUGUE
Exil et refuge : une oeuvre pour se souvenir
« Un cadre rectangulaire écrase une maison. Celle-ci symbolise le foyer détruit, le toit perdu. De la brutalité du cadre, émane la force de destruction qui s'est abattue. Les personnages, contraints à un long exode, portent de lourds bagages. Ils sont voûtés sous le poids de leurs charges et de leur peine. Au-dessus du cadre se dresse une maison, debout, intacte. Sur son perron se tiennent des gens dans l'attente de ceux qui doivent les rejoindre. Entre les deux groupes de personnes, deux d'entre elles se serrent la main… L'instant et l’émotion de la rencontre »
L’artiste, Jean-Luc Schické
Inaugurée le 31 mai 2025 par Frédéric Pfliegersdoerffer, maire de Marckolsheim et Serge Léonidas, maire du Bugue, à l’occasion des cérémonies commémoratives du jumelage entre Marckolsheimois et Buguois, cette œuvre monumentale de 5,6 mètres de haut et 3,2 mètres de large rappelle l’épisode douloureux de l'Évacuation mais fondateur de liens durables entre les deux communes.
Temoignages :
TÉMOIGNAGE DE Mme ANNE-MARIE WEISS, NÉE SOMNY
« Au courant de l'année 1939 le père (Jean-Pierre Somny), percepteur, a reçu un pli fermé du minis-tère des Finances. Il était marqué "à n'ouvrir qu'en cas de mobilisation".
Il indiquait que les gens iraient au Bugue.
Il est resté jusqu'en janvier avec la perception à Ohnenheim dans une classe vide de l'école des filles. Le père logeait en haut. Mlle Wendling logeait au presbytère et les archives étaient dans des sacs.
La mère et les enfants étaient chez des parents dans la vallée de la Bruche, à Saint-Blaise.
J'avais 14 ans. Je suis revenue en octobre avec le père à Ohnenheim. Nous sommes partis au Bugue le 2 ou 3 janvier 1940 dans un wagon de marchandises pour transporter les archives. Le père a rencontré le percepteur de Rhinau.
Il est revenu deux fois à Marckolsheim vide avec Mille Wendling. C'était un souvenir horrible. Il avait pu chercher des affaires personnelles avec autorisation.
Il y avait la "sauvegarde". Le village était fantôme, il avait peur à chaque pas et parlait doucement car cela résonnait. À partir du pont du canal les veaux et vaches déambulaient à l'extérieur du village.
Au Bugue, il y avait une pièce pour le percepteur chez M. Gors. Il devait indemniser les gens qui avaient perdu des chevaux. Il a visité tous les villages (Carlux, Calviac, etc.) conduit par Victor Weyh. »
Propos recueillis par R. Dreyer lors d'une soirée organisée en 1989.

Souvenirs de la classe des filles en 1940
TÉMOIGNAGES LE NOËL « AU BUGUE » DÉCEMBRE 1939
« La fête de Noël avait été organisée par la commune du Bugue pour les enfants des réfugiés jus-qu'à 14 ans. Chacun avait reçu une carte pour un cadeau. La cérémonie a eu lieu dans la salle de cinéma en présence des personnalités de la commune. On avait servi aux enfants du cacao et des gâteaux.
Propos recueillis auprès de Georges Werny.
Nous sommes arrivés au Bugue en septembre 1939. Nous avons passé là-bas près d'une année. Noël n'était pas très fêté. Cependant nous avions mis près de la cheminée un sabot de Noël dans lequel il y avait des mandarines, des oranges, des figues et des bonbons. Le traditionnel sapin alsacien était remplacé par un bouquet de pin.
Le repas de Noël: du jambon cru, de la dinde, des cèpes et des marrons. »
Propos recueillis auprès d'Honoré Weyh
« Nous étions 7-8 familles alsaciennes dans un petit village à quelques kilomètres du Bugue. J'ai habité avec mes parents et mes grands-parents (mon grand-père avait alors 84 ans) au presbytère du village. Actuellement cette maison est transformée et abrite un restaurant.
Une fois par semaine nous allions au Bugue à bicyclette pour y faire nos courses. J'allais à l'école communale avec mes camarades alsaciens Armand Schwartz et Hortense Witz. Nous voulions fêter Noël selon nos traditions alors nous avons demandé au maire du village si nous pouvions avoir un sapin. Un sapin ! Où le chercher ? Dans cette région il n'y avait que des pins. Lorsqu'il a su quelle importance Noël avait pour nous, lorsque nous lui avions expliqué et raconté le Noël alsacien, le maire M. Gaston organisa une fête au château de Florac, château qui appartenait à la Demoiselle de Florac et dont il était le gérant.
D'ailleurs notre mère s'occupait du jardin, et y faisait des conserves. Nous avons alors fabriqué une crèche en carton, et accroché quelques bougies maintenues sur les branches de pin avec des morceaux de fil de fer. Au château on nous a servi un chocolat chaud et je me souviens : j'ai reçu un mécano...
Puis nous avons invité chez nous le maire et des voisins. Nous avons fait du vin chaud et chanté les Noël de chez nous : "Ihr Kinderlein kommet"... Ce jour-là la neige est tombée et les Périgourdins prétendaient que les Alsaciens avaient apporté la neige. »
Propos recueillis auprès de René Faesser.
«Réfugiés au Bugue nous étions logés, mes grands-parents et moi-même chez le percepteur Monsieur Crould.
Il faisait assez froid, d'ailleurs les gens du Bugue disaient que nous avions amené l'hiver avec nous.
Pour les fêtes de Noël j'ai aidé mon grand-père Louis Peters à nettoyer les voûtes de l'église à l'aide de grands bambous que l'on emmanchait. Les toiles d'araignées restaient dans la brosse implantée au sommet de la tige, mais la brosse nous tombait dessus.
Durant la messe de minuit, l'église était comble. Plusieurs dames portaient des chaufferettes à braises pour se réchauffer pendant l'office. Ce qui m'a frappé pendant l'offrande, différentes associations charitables ont effectué leur quête.
Pour Noël pour avoir un peu plus de confort dans nos demeures, les réfugiés ont acheté chaises, tables et fauteuils chez l'antiquaire Monsieur Rigal (qui nous avait baptisés les "Ja-Ja"). L'après-midi, j'aidais ce dernier à bricoler et je faisais l'interprète pour les personnes âgées, qui venaient faire leurs achats.
Le matin en revanche c'était la tournée à pied pour chercher le lait au Maine et sur la route de Manaurie du côté de Boutenègre (5 à 10 litres). Je me rappelle qu'un matin il y avait du verglas et en descendant de Boutenègre j'ai glissé du côté de la "Tarrade". (La famille Ginsou habitait par-là). J'ai renversé du lait, mais je ne me rappelle plus comment j'ai été accueilli au dispensaire. Je recevais des bons de livraison qui étaient convertis à la mairie du Bugue par Monsieur Rouzier, en monnaie sur la base de 0,25 francs par litre. J'ai continué ce petit passe-temps jusqu'au mois de mars 1940 avant de partir du côté de Brest pour rentrer dans les écoles de la Marine. »
Propos recueillis auprès de Frédéric Klein

Fête de Noël au Bugue
SOUVENIRS DE MARIE-THÉRÈSE RIEGERT
« La classe 1927/1928 a fait le certificat d'études au Bugue (en français et en allemand). Pour la dictée (Diktat) le sujet était : Der Graben.
Pour les vacances d'été 1939
À la fin de l'année scolaire les sœurs ont demandé à leurs élèves d'emmener tous les livres.
En septembre ils les ont emmenés au Bugue pour que l'enseignement puisse continuer.
La plupart des jeunes ont emmené leur sac d'école en évacuation. »
« Je me rappelle aussi la grande crue de la Vézère en 1940, l'inondation des prés, les vaches mortes que charriait la Vézère, des troncs d'arbres. Pour nous c'était un événement jamais vu, nous fûmes grondés par les sœurs car nous venions en retard à l'école qui se trouvait près du bord de la Vézère et nous regardions le phénomène. Elles nous grondaient surtout parce que nous ne nous rendions pas compte combien c'était dangereux, si près du bord. L'eau de la Vézère était un vrai torrent et passait à peine sous le pont. En hiver 40, un matin, il a neigé au Bugue. Pour nous c'était normal, pas pour les gens là-bas. Je les vois encore avec leur chapeau d'été, ils étaient tout étonnés. Ils disaient que c'était nous qui avions apporté la neige. Naturellement l'après-midi, elle avait disparu, c'était juste quelques flocons. »
Sources :
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Commune de Marckolsheim (2006). Marckolsheim, un siècle d’histoire. Collection Mémoire de vies.
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Knittel Michel (1994). Marckolsheim fragments d’histoire. Société d’histoire de la Hardt et du Ried.
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M. Knittel (2022). Marckolsheim 1941, ils ont osé dire non. Commune de Marckolsheim.